Chair et le sang - Affiche

L'histoire se situe en 1501. En Europe, une bande de mercenaires conquiert un château pour le compte du Seigneur Arnolfini. Sauf que ce dernier n'honore pas sa promesse de rétribution et chasse les combattants. Martin, le leader de ces derniers, décide alors de se venger en enlevant Agnes, la future belle-fille d'Arnolfini. Les criminels se réfugient dans un château tandis que Stephen, le promis d'Agnes, organise la prise de la forteresse.

La chair et le sang, voilà un titre qui ne trompe pas sur la marchandise ! Rien d'étonnant de la part du réalisateur Paul Verhoeven, coutumier d'un cinéma provocateur mêlant politique, sexe et violence. Le personnage a poussé le bouchon tellement loin qu'en 1985, il avait de plus en plus de mal à trouver les financements dans sa mère-patrie, les Pays-Bas. Cette période est celle de la transition, d'autant qu'Hollywood lui faisait déjà les yeux doux depuis une paire d'années (on évoque des contacts avec Spielberg et Coppola), même si rien de concret n'en était sorti jusqu'à La chair et le sang, co-production américano-européenne d'envergure tournée en Espagne (pour être précis, plus de 80% du budget est américain, le reste est hispano-néerlandais). A ses cotés, deux fidèles : le directeur de la photographie Jan de Bont qui signe ici une image magnifique (les scènes éclairées à la bougie sont somptueuses) et l'acteur Rutger Hauer avec qui il a travaillé plusieurs fois dès 1969 et Floris, une série médiévale déjà. C'est aussi la première collaboration entre Verhoeven et le compositeur Basil Poledouris qui continueront de travailler ensemble par la suite à Hollywood. Paul Verhoeven parle du tournage comme d'un calvaire pour des raisons techniques (la communication avec les techniciens espagnols était apparemment très compliquée) et humaines (Rutger Hauer aurait été assez difficile) mais il n'empêche que ce qui en est sorti est un sacré morceau de cinoche.

Chair et le sang - Capture 1

En premier lieu, ce film a marqué tous les spectateurs pour sa dépiction crue du Moyen Age. Cette période fût sombre (on nous la présentait même à l'école comme un recul civilisationnel par rapport à l'Antiquité) mais Paul Verhoeven semble prendre un malin plaisir à en rajouter une couche dans la superstition, la violence et la luxure (tout du moins, pour une partie des personnages, on y reviendra). Sans tomber dans le nauséabond ou le voyeurisme, le réalisateur pousse quand même assez loin le curseur graphique de la nudité à l'écran. De même, le gore est également présent de manière sporadique, mais marquante et poisseuse (à l'image de l'ambiance globale). Evidemment, la scène qui divisera le plus est celle du viol d'Agnes qui provoque un certain malaise et qu'on est bien heureux de voir écourtée. Bref, son réalisateur n'ayant pas failli à sa réputation, La chair et le sang s'adresse clairement pour un public averti, loin des films de fantasy et de chevalerie proprets que le cinéma anglais ou américain avait l'habitude de proposer (Excalibur de John Boorman a encore une autre approche, voir sa chronique sur ce blog).

Chair et le sang - Capture 2

Ce parti pris fort permet néanmoins d'appuyer le sujet principal du script : la période fontamentale sur le continent européen du passage entre la bestialité du Moyen Age et la modernité de la Renaissance. Plus que de l'enlèvement d'une jeune fille qui doit être sauvée par un prince, le film parle du choc de deux civilisations : une civilisation violente et animale qui meurt à petit feu et une des convenances et de la science qui s'affirme petit à petit. C'est pour cette raison que je le classe plus volontier dans la catégorie "drame" que "aventure". Je trouve l'écriture vraiment subtile avec le personnage de Martin qu'on sent tiraillé entre les deux. La tournure du récit n'est plus tant morale qu'historique : la barbarie, aussi rude et apparemment puissante soit-elle, cédera aux avancées sociétales et technologiques. La scène du banquet avec les couverts est super bien vue : sans vouloir l'admettre, l'homme du peuple est séduit par les manières d'une caste qu'il méprise pourtant. Une ambivalence qui se retrouve à une autre niveau dans le personnage d'Agnes qu'on sent, dans un paradoxe tout humain, à la fois dégoûtée par ses ravisseurs et leurs agissements mais, dans un même temps, un brin fascinée par ce refus des limites quelles qu'elles soient.

C'est après ce film que Paul Verhoeven s'exilera à Hollywood. Il enchainera la lecture de scripts qu'il jugera tous plus médiocres les uns que les autres jusqu'à ce que sa femme en sauve un de la poubelle et lui demande de le relire : ce sera celui de Robocop.